Agora de l'Ermitage

Libres propos d'un ermite sur les faits de société
 
AccueilS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 « Le jeu de la mort » sur France 2 : la dangereuse soumission aveugle à l’autorité expliquée à tous

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Admin
Admin


Messages : 9371
Date d'inscription : 25/04/2008

MessageSujet: « Le jeu de la mort » sur France 2 : la dangereuse soumission aveugle à l’autorité expliquée à tous   Lun 22 Mar - 16:09

« Le jeu de la mort » sur France 2 : la dangereuse soumission aveugle à l’autorité expliquée à tous

On en redemande. Il est si rare que la télévision publique se hisse au niveau de sa mission. Le documentaire de Christophe Nick, « Le jeu de la mort », diffusé sur France 2 mercredi 17 mars 2010, est l’exemple de ce qui peut se faire de mieux. L’idée d’observer les acteurs d’une émission de « télé-réalité » en imitant les expériences menées entre 1960 et 1963 à l’Université de Yale par Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité, est très intéressante. Les autorités auxquelles les individus sont confrontés sont diverses, mais la soumission aveugle qu’ils leur vouent en majorité, est toujours - hélas ! - la même à quelques degrés près.

Sans doute retrouve-t-on dans la tragédie filmée les procédés d’attirance qui lui sont constitutifs. Une attente fébrile est effectivement organisée. Elle vise à capter l’attention, la soutenir et la réactiver : la question est, en effet, de savoir jusqu’où les joueurs, chargés de questionner leur élève partenaire qui doit retenir des couples de mots, iront sur ordre dans la cruauté, puisqu’à chaque erreur, ils le punissent par décharges électriques qui s’additionnent, de 15 à 460 volts. Inévitablement, l’exhibition du malheur d’autrui stimule les réflexes attendus : c’est d’abord le réflexe inné de voyeurisme qui suscite une sorte de sidération et ce sont ensuite les réflexes de compassion pour la victime innocente et de condamnation du bourreau puisque la distribution manichéenne des rôles sépare bien le camp du Bien du camp du Mal.

La grande différence avec les films ou émissions qui usent abusent de ces procédés d’expression, vient de ce que ceux-ci ne sont pas ici une fin en soi, mais un simple moyen d’accéder à un savoir au-delà de la souffrance exhibée. L’expérience est d’abord commentée soit en voix off, soit par séquences intercalées où l’équipe scientifique dirigée par le psychologue Jean-Léon Beauvois explique les réactions observées. Ensuite, le film n’est pas un récit linéaire mais un montage livrant par ellipses un échantillon des 80 personnes étudiées : on les voit, par exemple, en série, dans leurs réactions comparables ou différentes aux mêmes étapes de l’expérience.

L’exhibition de la souffrance du bourreau et non de la victime

Surtout, le simulacre de la souffrance de la victime est éventé d’entrée : le spectateur sait qu’il ne s’agit que d’un comédien qui ne reçoit aucune décharge électrique et qui mime les cris de la douleur à l’insu du questionneur. Dès lors, le paradoxe est que le spectateur est invité à observer non plus la souffrance de la victime, mais celle de son bourreau. L’a-t-il jamais fait ? La soupçonnait-il ? Car celle-ci revêt des formes variées aux différents paliers de la violence croissante infligée sur ordre.

- Le questionneur commence par le rire-exutoire aux premiers cris entendus pour évacuer la tension qu’il sent monter en lui.

- Il essaie ensuite de ruser pour la contenir en se donnant bonne conscience : il insiste lourdement par l’intonation sur la réponse attendue pour aider sa victime ; si elle ne comprend pas, eh bien ! tant pis pour elle ! Il ne peut rien pour elle. Elle mérite ce qui lui arrive !

- Il en vient alors à tenter de l’ignorer en l’évacuant de son champ de perception : il couvre ainsi ses cris de douleur par la question qu’imperturbablement il est chargé de poser.

- Seulement, trop, c’est trop ! N’en pouvant plus, il tente de négocier avec l’animatrice, jouée par Tania Young, l’arrêt du martyre qu’il inflige. L’intensité du conflit vécu réellement par le sujet vient de ce qu’il est écartelé entre deux obligations morales rigoureusement inconciliables que lui rappelle sa conscience : 1- celle de ne pas faire souffrir gratuitement son semblable et 2- celle d’obéir à l’autorité qu’il juge légitime. Or, se soumettre à l’une des obligations implique de transgresser l’autre et inversement. Quant à s’en aller, ce n ‘est pas simple non plus : le sujet s’est engagé à accomplir ce qu’on lui demande : toute une organisation exerce sur lui une emprise à laquelle il s’est prêté volontairement.

La conjugaison de la pression de l’autorité et du groupe sur l’individu

Devant les injonctions rituelles de l’autorité représentée par l’animatrice - « Ne vous laissez pas impressionner », « Le jeu exige que vous continuiez » - 19 % seulement des joueurs décident de désobéir, en s’effondrant parfois en larmes, quand 81 %, « bêtes et disciplinés », conviendront-ils ensuite, continuent la besogne jusqu’à infliger 460 volts à quelqu’un qui ne leur a rien fait. La moyenne obtenue par Milgram est dépassée : celle-ci s’élève à 63 % de sujets pour les 18 variantes de son expérience de base, qui étudiaient l’influence de divers facteurs comme la proximité ou non de la victime, la présence ou non d’un camarade, un laboratoire universitaire ou un local banal, le désaccord entre deux autorités et même le rôle de victime joué par l’autorité.

On a tout lieu de penser que ces pourcentages sont des résultats minimaux, car le laboratoire ne peut reproduire l’investissement affectif des individus dans la vie ordinaire, ni les menaces de représailles plus ou moins graves qui pèsent le plus souvent sur une désobéissance. Le studio de télévision ne les reproduit pas davantage.

En revanche, l’écart de résultats entre les deux types d’expériences peut être l’effet de l’adjonction dans le studio de télévision d’une force inconnue dans le laboratoire de Milgram : la pression exercée par le groupe sur l’individu. Quand le questionneur hésite, l’animatrice demande en dernier recours à la claque du studio de l’encourager dans sa sale besogne : « Châtiment ! Châtiment ! » scande-t-elle en choeur. La conjugaison de la pression de l’autorité et de celle du groupe accroît, on le voit, la vulnérabilité de l’individu qui abandonne toute prise de décision personnelle à une source extérieure à lui-même. Étudiée de façon spécifique par Solomon Asch dans des expériences célèbres entre 1952 et 1956 à l’Université de Pennsylvanie, cette interférence de la pression du groupe sur l’individu, mériterait d’être traitée pour elle-même dans un prochain documentaire comparable : le spectacle tragique ne serait pas moins garanti.

Une éducation urgente dictée par les massacres du 20ème siècle

Dans l’attente, grâce à France 2, les expériences de Stanley Milgram réalisées il y a un demi-siècle, ont été présentées à nombre de téléspectateurs qui les ignoraient. Qui les connaît, en effet, si l’on excepte les cercles dirigeants qui, depuis, ont su en tirer parti pour manipuler femmes et hommes ? Dans quels programmes de l’enseignement secondaire ont-ils trouvé place ? Y a-t-il réflexion plus urgente pourtant après les désastres de deux guerres mondiales au 20ème siècle ? Ces expériences ont, en effet, établi que pour détruire les hommes industriellement ou artisanalement, des gouvernants malveillants ont besoin non pas de pervers, mais de bons fonctionnaires, obéissants, loyaux et d’une conscience professionnelle irréprochable : en somme, le Bien par l’obéissance peut être mis au service du Mal.

Il ne s’agit pas, comme certains voudraient le faire croire pour discréditer la réflexion, de prêcher l’insoumission à l’autorité comme règle cardinale. Aucune société ne peut survivre sans une autorité légitime qui l’organise. Mais après les massacres du 20ème siècle, il convient seulement de responsabiliser les citoyens, si l’humanité veut survivre. Car une autorité sans contrôle peut devenir malveillante. Telle a été la leçon du Procès de Nuremberg entre 1945 et 1946 et celle du procès de Maurice Papon en 1998 : les accusés ont tous adopté devant le tribunal la même ligne de défense : « Je ne suis pas responsable ! ont-ils tous répété. J’ai obéi aux ordres ! ». Depuis, quel progrès a été enregistré si on excepte quelques cas isolés comme le général Jacques de Bollardière qui s’est élevé contre la torture en Algérie ou des soldats comme Noël Favrelière dont le récit « Le désert à l’aube » raconte comment il en est venu à devoir déserter en Algérie pour des objections de conscience comparables ?

Les coupables des écoutes téléphoniques de l’Élysée, en 2007 et 2008, par exemple, ont repris l’ argument des condamnés de Nuremberg et de Papon : « J’ai obéi aux ordres ! » Or, dans les trois cas, les juges ont précisément, reproché aux prévenus leur obéissance et les ont condamnés pour n’avoir pas désobéi. Sans eux, les crimes et les délits perpétrés n’auraient pu l’être. Puisque l’Histoire montre qu’une autorité peut être malveillante, le contrôle du contenu des ordres reçus avant leur exécution est une question de survie de l’espèce humaine : ce devrait être un des objectifs d’une éducation citoyenne au 21ème siècle.

Les trois conduites imbriquées d’une soumission aveugle à l’autorité

Les expériences de J.-L. Beauvois relatées par le film de C. Nick peuvent y aider. Elles ne font que confirmer celles de Stanley Milgram dont le film d’Henri Verneuil, « I comme Icare », avait déjà présenté un résumé en 1979. La soumission aveugle à l’autorité qui peut être redoutable dans ses conséquences, résulte, en effet, de l’imbrication de trois conduites dangereuses.

1- L’une est appelée par Milgram « la syntonisation » : le sujet est « sur la même longueur d’onde » que l’autorité, et donc en état de réceptivité maximale vis-à-vis d’elle. Cette syntonisation présente deux aspects. 1- Elle entraîne une acceptation aveugle de la situation définie par l’autorité, au prix d’une abdication par le sujet de son intelligence et de son idéologie personnelle. 2- Elle provoque ensuite une limitation étroite du champ de perception du sujet : les cris de douleur de la victime restent cantonnés en lisière de perception, voire carrément oubliés. On le vérifie ici en cours d’expérience quand le sujet couvre les cris de sa victime par la question qu’il s’obstine à lui poser comme si de rien n’était.

2- La deuxième conduite est l’intégration de l’individu autonome au sein du système hiérarchique que Milgram nomme « l’état agentique ». On en relève deux manifestations : 1- l’une est l’abandon du contrôle personnel par le sujet sur les actes prescrits par l’autorité : si l’éducation apprend à l’individu à maîtriser ses pulsions asociales, jamais ne lui est enseigné un contrôle personnel des actes imposés par l’autorité. 2- Il s’ensuit une réorientation du jugement moral du sujet : il fait de l’autorité le seul juge du Bien et du Mal, et, par conséquent, de l’obéissance le critère du Bien et de la désobéissance, le critère du Mal. C’est ainsi que par l’obéissance le Bien peut être mis au service du Mal.

3- La troisième conduite, conséquence des deux premières, est l’abandon de toute responsabilité. Celui-ci découle de l’enchaînement de trois attitudes complémentaires : 1- L’une conduit le sujet à ne plus percevoir son acte comme émanant de lui-même. 2- L’autre l’amène, en effet, à l’imputer exclusivement à l’autorité qui le lui a prescrit : « Je ne suis pas responsable ! répondent invariablement les accusés de Nuremberg, M. Papon et les écouteurs de l’Élysée. J’ai obéi aux ordres ! » 3- Au rétrécissement du champ de perception correspond, enfin, le rétrécissement du champ de la responsabilité : a- L’individu se sent comptable (responsable) de l’exécution de l’ordre ; b- mais il ne se sent pas responsable du contenu de cet ordre. c- Les vertus célébrées deviennent « le sens du devoir », « la loyauté » et « la discipline ».

« Le leurre d’appel autoritarien » plutôt que « l’argument d’autorité »

Ces expériences éclairent pour finir les raisons de la puissance de « l’argument d’autorité » dans la relation d’information et de son usage si fréquent avec ses diverses variantes, qu’il s’agisse d’un dirigeant, d’une institution, de la tradition, des médias, d’une star ou même de la Nature présentée comme bonne. Vu le nombre de sujets soumis aveuglément à l’autorité, « l’argument d’autorité » ne peut qu’être reçu avec une crainte révérencielle par la majorité des gens : une autorité, croient-ils, ne se trompe pas et ne peut les tromper. Est-ce pourtant ce que l’Histoire enseigne ?

On est en présence d’une complexion psychologique originale : Milgram appelle « autoritarien » l’individu qui ne trouve son équilibre psychologique que dans une adhésion aveugle à l’autorité. On n’imagine pas, en effet, la panique et la détresse qui peuvent saisir l’autoritarien(ne) en cas de conflit inopiné avec son autorité : c’est le sol qui se dérobe sous ses pieds. L’irresponsabilité dans laquelle il ou elle a été toujours bercé(e), est si confortable qu’une soudaine confrontation avec l’autorité provoque chez l’intéressé(e) un traumatisme psychique qui le ou la désoriente moralement. Aussi à l’expression « argument d’autorité » préfère-t-on l’appellation « leurre d’appel autoritarien ». Un argument soutenu par une autorité, en effet, n’est pas forcément infondé, comme le laisse penser à tort l’expression. L’appellation « leurre d’appel autoritarien » met, au contraire, l’accent sur la relation dommageable de soumission aveugle à l’autorité dont le leurre fait usage pour obtenir de l’individu à son insu l’adhésion attendue à un produit, une personne ou une idée.

Pierre-Yves Chereul
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://ermitageagora.discutforum.com
 
« Le jeu de la mort » sur France 2 : la dangereuse soumission aveugle à l’autorité expliquée à tous
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Prières pour l'heure de la mort...
» Méditation de Powa pour le moment de la mort
» Prières pour les morts ou pour faire face à la mort
» Daniel est mort
» La préparation du mort

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Agora de l'Ermitage :: Sur la place du marché :: les changements de civilisation-
Sauter vers: