Agora de l'Ermitage

Libres propos d'un ermite sur les faits de société
 
AccueilS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 Comment Claude Lévi-Strauss interroge le christianisme ?

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Admin
Admin


Messages : 9371
Date d'inscription : 25/04/2008

MessageSujet: Comment Claude Lévi-Strauss interroge le christianisme ?   Dim 8 Nov - 15:49

Comment Claude Lévi-Strauss interroge le christianisme ?
Pascal janin

Nous venons d’apprendre le décès de Claude Lévi-Strauss. La pensée de cet agrégé de philosophie, ethnologue autodidacte comme il aimait à le répéter, a traversé le siècle dernier et conserve aujourd’hui toute sa pertinence. La réflexion chrétienne n’a pas échappé à son influence. Nous retiendrons ici deux apports majeurs et inséparables : la revalorisation des cultures dites primitives et la critique de l’humanisme en jeu dans ce que l’on appelle le « structuralisme » .

Pour Lévi-Strauss, « Il existe une logique des rites et des récits mythiques aussi nécessaire à la signification du monde que l’organisation présente ou future de l’univers. Ces logiques-là nous les avons perdues comme nous ignorons les structures profondes de notre langage. Nous nous croyons dotés d’une mémoire historique, ou nous réservons le titre de « mémoire » à ce qui est consigné, consignable en archives, énumérable en dates, alors que nous sommes devenus amnésiques sur l’essentiel et sur la majeure partie de nos traditions, à point nommées « immémoriales ».

Des amnésiques qui avons refoulé « l’homme nu », l’humanité foncière. Nous prétendons faire l’Histoire « chaude » alors qu’à travers les millénaires et les continents, les hommes des civilisations « froides » - de la « pensée sauvage » - ont su et savent encore entendre la voix venue des proches profondeurs : profondeurs de l’inconscient culturel, du génie collectif combinatoire. Nous voulons promouvoir et sauver l’homme bien au-delà de notre « humus », alors que d’obscurs et tenaces représentants de notre espèce ont dit et montré, montrent encore, ce que nous avons refoulé : les lieux d’émergence de l’humanité. Aux tenants du je, sujet, homme-roi, Lévi-Strauss oppose les témoins du nous, humanité. » (p 9)

Cette relativisation de la culture occidentale a été fondamentale pour tout ce qui concerne la Mission. Et si l’on voit bien ici l’influence de Freud comme celle du linguiste de Saussure, la même question vaut pour ces génies qui ont révolutionné notre mode de penser. Que devient la personne ? N’est-elle pas perdue dans un déterminisme qui la dépasse et l’annihile « A rencontre des philosophies du sujet, Lévi-Strauss propose une double réintégration : réintégration du je individuel dans le nous de l’humanité ; réintégration de l’humanité dans la nature. Nous avons mis en exergue de notre étude l’option en faveur du nom, option par laquelle Lévi-Strauss « assume sa condition d’homme » et prend part aux tâches de libération des multitudes humaines : « Me libérant par là d’un orgueil intellectuel dont je mesure la vanité à celle de son objet, j’accepte aussi de subordonner ses prétentions aux exigences objectives de l’affranchissement d’une multitude à qui les moyens d’un tel choix sont toujours déniés. »

Cette noble déclaration recèle néanmoins une certaine contradiction : d’un côté, j’opte pour le nous à rencontre des prétentions du je ; de l’autre, je travaille à la libération de ceux qui, par leur situation de faim et de misère, ne sont pas en mesure de faire cette option. L’humain dont je pars ou celui auquel doivent accéder les multitudes affamées, serait donc signifié par la capacité d’option... Mais la seconde réintégration - dans la nature - se fait plus radicale : « Pas plus que l’individu n’est seul dans le groupe et que chaque société n’est seule parmi les autres, l’homme n’est seul dans l’univers. Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur, tant que nous serons là - et qu’il existe un monde - cette arche tenue qui nous relie à l’inaccessible demeurera : montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : suspendre sa marche (...) ; celle faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation ; où elle place son plaisir, son repos et sa liberté ; chance vitale pour la vie de se déprendre. » Idéal de régression ? Voici que, s’adressant aux croyants, Lévi-Strauss parle de finalité : « Le structuralisme est résolument téléologique ; après une longue proscription par une pensée encore imbue de mécanisme et d’empirisme, c’est lui qui a restitué sa place à la finalité et l’a rendue à nouveau respectable. Les croyants qui nous critiquent au nom des valeurs sacrées de la personne humaine, s’ils étaient fidèles à eux-mêmes, argumenteraient d’une autre façon : si, devraient-ils dire, la finalité que postulent toutes vos démarches n’est ni dans la conscience ni dans le sujet (...) où peut-elle être sinon en dehors d’eux ? » Cette finalité n’est donc pas le fait du sujet : elle est dans la nature, dans ce « vouloir obscur qui, au long de millions d’années et par des voies tortueuses et compliquées, sut assurer la pollinisation des orchidées grâce à des fenêtres transparentes laissant filtrer la lumière… » (p 124-125)

D’aucuns ont reproché à notre académicien de dissoudre le sujet dans la structure. Si l’on reprend les analyses des linguistes qui voient avant tout dans le langage un système où le sens naît de l’articulation des différents éléments, les cultures ne deviennent-elles pas des espaces clos ? Que devient la transcendance ? Cette question est de la plus haute importance. Encore faut-il la gérer en chrétiens et non en défenseurs aveugles d’une métaphysique ou d’un humanisme qui, restant marqués par la particularité, ne peuvent être identifiés comme tels, à la vérité. Et comment ne pas voir émerger dans ce débat ce qui fait la spécificité du Christianisme ? Pour nous autres, postmodernes, avec et après Lévi-Strauss, il ne s’agit plus de fuir dans un « arrière-monde » pour y découvrir une réalité enfin vraie . C’est dans un ici et maintenant toujours précaire que l’infini a rendez vous avec notre finitude dans le jeu sans fin des langages et des cultures. Pour nous autres, chrétiens, l’incarnation, comme poursuite de la création, est précisément ce moment où la vérité germe enfin de la terre (Ps 85) ! Enfantement douloureux comme en témoigne la passion et le caractère crucifiant (crucial !) de nos combats et débats ! Rencontre advenue une fois pour toutes mais dont les harmoniques sont encore à découvrir… Ce n’est sans doute pas pour rien que notre auteur était écologiste avant l’heure ! Paradoxalement, c’est en découvrant l’importance du « nous » et en détrônant le sujet solitaire, que l’on respecte l’autre culturel ou personnel en étant attentif aux différences qui « font sens » !

NB :Nous reprenenons un texte d’introduction de Jean-Baptiste Fages : Comprendre Lévi-Strauss paru chez Privat en 1972 mais qui n’a rien perdu de son actualité. Pour ce qui est de la fécondité de la méthode structurale en exégèse, on pourra lire les études de Jean Delorme sur Marc puisque c’est l’Evangile qui nous accompagne en cette nouvelle année liturgique. 2- L’Evangile de Jean ne parle d’ailleurs pas de « miracles » mais de « signes » !
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://ermitageagora.discutforum.com
 
Comment Claude Lévi-Strauss interroge le christianisme ?
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Claude Lévi-Strauss
» CLAUDE LÉVY-STRAUSS : L'ESPRIT DES MYTHES - HORS-SÉRIE
» Torah de Dieu VS Christianisme actuel
» Claude Lévi-Strauss, Qui est barbare ? (Y a-t-il des civilisations "supérieures" ?)
» Biographie de Claude Lévi-Strauss

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Agora de l'Ermitage :: Bruits de chapelles et soupirs de confessionnaux :: Ceux qui permettent d'aller plus loin derrière les images et les symboles-
Sauter vers: