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 Relance: le maudit théorème de Schmidt

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MessageSujet: Relance: le maudit théorème de Schmidt   Mer 10 Déc - 8:33

Par Malakine. Faut-il miser sur un plan de relance basé sur l'investissement ou la demande? Le «théorème de Schmidt», qui favorise la première option, revient sur le devant de la scène économique. Les économistes s'opposent sur son efficacité, pour le plus grand bénéfice du débat d'idées.




L'économiste Jacques Généreux (capture écran - Parlons net)
Les commentaires sur le plan de relance français, qui a choisi de mettre l’accent sur l’investissement tout en renonçant à toute relance par la demande, ont fait resurgir un débat fondamental en matière de doctrine économique, celle de l’actualité du fameux « théorème de Schmidt ».

Richesse = futurs emplois ?
A la fin des années 70, le chancelier Allemand, Helmut Schmidt, a laissé à la postérité une phrase qui est devenu un théorème, avant d’être érigé en dogme par toute une génération : « Les profits d’aujourd’hui, font les investissements de demain et les emplois d’après demain. »

Cette idée simple a été le fondement du système néolibéral mis en place à partir des années 80 et qui est toujours aujourd’hui le fil directeur de la politique économique. Elle a institué une opposition fondamentale entre salaires et emploi, suscité la déformation du partage de la valeur ajoutée au profit du capital et légitimé la montée des inégalités sociales et patrimoniales.

Le théorème de Schmidt est réapparu dans le débat à la faveur de la comparaison des différents plans de relance européens. Alors que les plans anglais et espagnols ont décidé de miser sur une relance de la demande par un soutien au pouvoir d’achat des ménages, le plan français a rejeté cette hypothèse au motif que dans une économie ouverte, la relance de la demande se traduirait par un surcroît de déficit commercial et qu’elle contribuerait surtout à relancer les économies productives, principalement chinoises.

Ce plan qui vient
C’est Alain Minc, l’un des conseillers économiques du président, invité dimanche soir à l’émission Ripostes , qui en a apporté la meilleure démonstration. Questionné par Serge Moati sur la relance par les salaires, Minc invoqué le théorème de Schmidt, comme dans un cri du cœur :

« Mais parce que un coup de pousse aux salaires, c’est moins de profits pour les entreprises, c'est moins d'investissement et c'est plus de chômage. Quand on n'a pas compris ça, on n'a rien compris à l'économie ! Rappelez-vous cette phrase d'Helmut Schmidt. Vous devez vous la répéter matin, midi et soir… »

L’appel à la répétition de la phrase est intéressant. La formule n’est pas sans évoquer des pratiques religieuses destinées à reprogrammer son mental ou à le faire taire. Elle trahit sans équivoque le caractère dogmatique ou axiomatique du propos, un principe qu’on ne discute pas car tout le système procède de lui et toute pensée doit être compatible avec lui.

Absurde
Pas dupe du procédé, le brave Moati poursuivit ses questions : « Est-ce à dire que les anglais et espagnols n’auraient rien compris à l’économie », demande t-il perfide et avec la certitude intérieure de pouvoir coincer l’apôtre du « cercle de la raison ».

Curieusement, sans le moins du monde donner l’impression de se contredire, Minc entreprend une démonstration par l’absurde de la responsabilité du théorème dans la crise. Il explique les Anglais et les Américains ne sont pas du tout dans la même situation. L’épargne y est nulle et les ménages très endettés. Les Français qui ont le taux d’épargne le plus élevé d’Europe peuvent consommer s’ils le souhaitent. Ils n’ont qu’à taper dans leur bas de laine.

Les Anglais eux, ne peuvent pas car trop endettés. C’est pourquoi il faut soutenir leur pouvoir d’achat. Et Minc de conclure en considérant que c’est en raison de leur taux d’épargne plus élevé que la zone euro résistera le mieux à la crise.

Protection bienvenue en temps de crise
Pourtant si on a un taux d’épargne supérieur à nos voisins, c’est nécessairement qu’on a des salaires relativement plus élevés, donc qu’on applique moins bien le sacro-saint théorème de Schmidt.

Néanmoins, c’est cette particularité qui va peut-être nous sauver. Moralité, l’application du théorème de Schmidt conduit à la crise et son non respect en protège.

Soyons honnête, Minc ne se serait pas laissé impressionner par cette contradiction, qu’il aurait considérée comme seulement apparente. Au sujet de la sphère publique, relativement plus importante en France qu’ailleurs, Minc avait déjà joué les équilibristes. Ce qui nous pénalise en temps de croissance, nous protège en temps de crise. Les rigidités de l’économie freinaient notre marche à la prospérité. Aujourd’hui, elles nous freinent dans la marche au précipice… Imparable. Dès lors qu’on substitue les moyens aux fins, on peut effectivement soutenir n’importe quoi.

Généreux réquisitoire
Un autre économiste ce week-end s’est livré à un réquisitoire contre le théorème de Schmidt, comme le symptôme d’une pensée archaïque inspiratrice du plan de relance français. Il s’agissait du brillantissime Jacques Généreux, économiste distingué et tête pensante du nouveau parti de Jean-Luc Mélenchon, invité à la revue du web Parlons Net *.

Pour Généreux, le plan de relance est critiquable en tant qu’il omet toute relance par les salaires. Pour lui, il aurait été plus efficace de renoncer aux exonérations de charges du paquet fiscal pour redonner sous une forme ou sous une autre ces 15 milliards en pouvoir d’achat aux catégories populaires. Pour appuyer sa démonstration, il exhume lui aussi le théorème de Schmidt pour en faire le procès.

Car c’est bien sûr de cette pensée qui date de trente ans qu’a été inspiré le plan de relance. On déduit son influence de trois éléments : le primat donné aux investissements publics sensés créer des emplois; le soutien à la trésorerie aux entreprises sensé les inciter à investir et l’absence de toute mesure en faveur des salaires; sensée pénaliser les entreprises, donc l’investissement, l’activité et l’emploi.

Le riches ne tirent pas la croissance
Pour Jacques Généreux, ce théorème est non seulement faux, mais directement responsable de la crise actuelle : « Depuis trente ans on a, au nom de ce principe, réprimé la rémunération du travail pour la transférer vers les revenus du capital, on a allégé la fiscalité et la règlementation sur le capital pour aider les entreprises à avoir plus d’épargne et de capital, pensant que c’est comme cela qu’on aura plus d’investissement, de croissance et d’emploi.

En réalité, on n’a pas du tout eu un quelconque rebonds de l’investissement productif. L’Europe, et singulièrement la France, a même accumulé un retard singulier dans un certain nombre de secteurs clés, parce qu’il était plus beaucoup rentable de placer ces capitaux sur les marchés financiers. Quand dans le même temps, on réprimait le pouvoir d’achat, les ménages se sont surendettés. Le théorème de Schmidt a donc créé les deux conditions de la crise actuelle : surendettement des ménages et bulles spéculatives.

Et au-delà, la doctrine économique est toujours gouvernée par une idée archaïque et totalement obsolète, selon laquelle, ce sont les riches qui tirent l’économie, parce qu'ils épargnent et que l'épargne c’est ce qui permet de financer la recherche et l'investissement, donc la croissance. La vérité économique c'est que c'est le pouvoir d'achat des masses qui fait les débouchés, qui tire la croissance des entreprises, qui les amènent à investir et ce qui produit l'épargne. »

Donner du sens grâce aux différents concepts
A l’heure où on recherche désespérément de vraies lignes de clivages entre la gauche et la droite, la question de l’actualité du théorème de Schmidt propose une magnifique ligne de fracture qui dessine deux conceptions de l’économie et deux types de solutions radicalement opposées dans la crise actuelle. N’étant pas moi-même expert, je me garderais bien de trancher de manière définitive ce débat d’économiste. Il importe toutefois qu’il se poursuive notamment sur les sites d’experts, et notamment sur celui qui a été récemment interpellé par mon camarade RST.

Je me bornerais seulement à faire deux remarques. La première est que ce sont les idées et les théories qui mènent le monde, bien plus que nous gouvernants qui n’en sont souvent que des interprètes. De ce point de vue, on ne peut que saluer les trop rares intellectuels comme Minc ou Généreux qui s’engagent effectivement dans le débat politique. Le débat politique a besoin de ces éclairages conceptuels pour prendre sens.

La seconde, c’est de noter la fantastique inertie des systèmes de pensée. Imaginer que le plan de relance français de 2008 dans une crise centennale pour ne pas dire systémique du capitalisme est inspiré par une pensée qui date de trente ans et qui a émergé dans un contexte radicalement différent a quelque chose d’effrayant.

Ce qu’on a appris comme une « Loi » lorsqu’on était étudiant et que l’on a mis en œuvre avec zèle pendant toute sa vie intellectuelle ou professionnelle devient vite un dogme impossible à contester sans remise en cause personnelle. Et malheureusement les catastrophes interviennent lorsqu’on ne voit plus le réel à force de le regarder avec une grille de lecture obsolète.

Et si la crise actuelle était avant tout la crise intellectuelle ?

A retrouver sur le blog de Malakine.

*Même si je ne peux que conseiller l’écoute de l’ensemble de l’interview, le passage auquel je fais référence se situe à partir de 26 ème minute de la première vidéo.


Mardi 09 Décembre 2008 - 18:05
Malakine

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