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 L'insupportable discrimination de l'occident sous forme de mépris des autres

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MessageSujet: L'insupportable discrimination de l'occident sous forme de mépris des autres   Lun 20 Aoû - 10:16

La prochaine fois le feu
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19 Août 2012 Par Jean-Philippe Cazier
Edition : Les mains dans les poches


Il semble que se développe, dans l’espace public, un discours visant à renouveler et garantir les fondements d’une société discriminatoire. L’existence de ce discours n’est pas nouvelle. Ce qui pourrait être nouveau, par contre, est qu’un tel discours apparaisse de plus en plus comme évident et non problématique. Toute une rhétorique pourtant raciste, xénophobe ou homophobe, irrigue ouvertement, à des degrés et selon des modalités divers, le discours politique, médiatique, religieux, quand ce n’est pas celui de certains pseudo-philosophes, essayistes, ou tenants des sciences humaines.

On l’a vu récemment avec la mobilisation de l’idée d’identité nationale, ou avec l’analyse de certains épisodes de crise dans ce que l’on appelle pudiquement « les banlieues ». On le voit dans la façon dont est abordé le cas des femmes voilées ou, aujourd’hui, celui des Roms. On le voit dans certains livres supposés analyser et évaluer le « multiculturalisme ». On le voit avec les discours qui commencent à se répandre dans la presse et dans la bouche de politiques ou représentants de l’Eglise au sujet du projet de loi concernant l’égalité des droits, l’ouverture du mariage et de la filiation à tous les couples. Dans tous ces cas, les schémas, préjugés et stéréotypes racistes, homophobes, xénophobes ou sexistes sont reproduits « en toute innocence », frappés du sceau de l’évidence, du bons sens, voire de la science ou de l’ordre naturel des choses. Les mécanismes et le caractère problématique de ce type de discours ont pourtant depuis longtemps été analysés, déconstruits et évalués. Comment se fait-il qu’actuellement ces discours reviennent en force et irriguent l’espace politique, culturel, médiatique ou celui de la pensée ? Il ne s’agit pas ici de répondre à cette question mais de présenter, parmi tant d’autres, un livre (et bien sûr d’en suggérer la lecture) qui propose une analyse claire et marquante de la logique discriminatoire raciste et de ses mécanismes. L’analyse qui y est faite pourrait être reprise et transposée à d’autres situations : celle des LGBT, des femmes, des immigrés, des Roms, etc. Le but étant aussi, de manière très réduite, de donner l’occasion de mettre en évidence les ressorts cachés de ce que nous sommes contraints d’entendre et de subir aujourd’hui – mais aussi, peut-être, de le rendre moins évident, moins innocent, c’est-à-dire moins efficace.


Le livre de James Baldwin, La prochaine fois le feu, publié aux USA en 1963, est un texte autobiographique où l’auteur parcourt son enfance et sa vie de jeune adulte triplement discriminé – noir, homosexuel et pauvre. Ce parcours produit aussi une analyse des mécanismes d’une discrimination raciale ne pouvant être réduite à la violence physique. Celle-ci, subie par les Noirs, est à peine évoquée et apparaît surtout comme le fait d’une police qui sert moins à garantir la tranquillité de tous qu’à maintenir l’ordre inégalitaire d’une société blanche. Cependant, qu’il soit fait allusion à la violence policière permet de saisir le lien existant entre les institutions et l’idéologie discriminatoire. La police apparaît comme une institution idéologique, au sens qu’Althusser donne à cette notion. Et cette dimension institutionnelle de la discrimination apparaît également, dans La prochaine fois le feu, par exemple au sujet de l’Ecole et de l’Eglise (« le rôle historique de la chrétienté dans le domaine du pouvoir, c’est-à-dire en politique, et dans le domaine moral »).

L’idéologie est une représentation du monde qui explique et justifie un ordre social en lui donnant une signification religieuse, en le posant comme naturel, ou scientifiquement justifiable (biologie, sciences sociales, anthropologie, psychanalyse, etc.). L’idéologie sert les intérêts des dominants en les faisant passer pour les intérêts naturels de tous : par elle, la classe dominante universalise ses seuls intérêts particuliers en les présentant comme des intérêts objectifs. Ainsi, la domination est assurée non par la force mais par la conduite des esprits : les individus sont amenés à se penser selon des catégories (Noir/Blanc, etc.) qui conditionnent le rapport de domination et masquent des rapports sociaux et politiques inégalitaires. Althusser insiste sur les conditions matérielles de l’idéologie, qui assurent sa reproduction et sa pérennité, et qui résident dans les appareils idéologiques d’Etat, que l’on peut identifier aux institutions. Celles-ci reproduisent et pérennisent les représentations du monde qui fondent la domination, mais sans violence, en tout cas sans que la violence physique ne soit le moyen central de cette domination (suffisent souvent les « humiliations incessantes »).

Dans le livre de Baldwin, la police a pour fonction première de protéger et perpétuer un certain ordre social, politique, économique, culturel mais, contrairement à la famille, à la religion, à l’Ecole, qui ont la même finalité qu’elle, elle utilise son moyen propre : la violence. La police rejoint d’autres institutions, d’autres pratiques et discours qui ne sont pas violents (physiquement) mais forment avec elle les rouages d’une machine oppressive et discriminatoire. C’est cette machine qui agit sur les individus, Noirs ou Blancs, en leur faisant intégrer et répéter les schémas idéologiques racistes et, ainsi, les constitue en tant que Blancs ou Noirs, sujets racialement différenciés. Les appareils idéologiques d’Etat reproduisent et pérennisent l’idéologie raciste en formant les subjectivités différentes correspondant à cette idéologie (la même logique vaudrait d’ailleurs pour d’autres catégories, d’autres rapports de domination : homme/femme, homo/hétéro, Français/Immigré, etc.).

Baldwin montre que les Blancs n’ont pas conscience des effets et conditions de la discrimination, elle n’est pas pensée en tant que telle car l’ordre qu’elle produit correspond pour eux à l’ordre naturel (ou divin, etc.) et évident de la réalité : le Noir n’est pas discriminé puisqu’il est par définition autre et inférieur. Ce que le Noir pourrait percevoir comme discriminatoire n’est pour le Blanc que l’effet de la nature en général et de celle du Noir en particulier. Pour le Blanc, la ségrégation n’est pas discriminatoire, la différence et la hiérarchie entre Noirs et Blancs étant perçues comme non problématiques, allant de soi. Que la discrimination soit ainsi invisibilisée fait partie de son processus, et de ce point de vue, souligne l’auteur, un tel aveuglement sur la réalité peut même s’accompagner d’une certaine bienveillance vis-à-vis des Noirs (tolérance, humanité, compassion, etc.) qui pourtant ne sort pas des cadres de la discrimination raciste. La discrimination, dans ce cas, fonctionne en se niant, elle fonctionne parce qu’il y a naturalisation, essentialisation des termes et rapports qui la composent, c’est-à-dire oubli de sa dimension historique et politique, des rapports de pouvoir qu’elle implique et qui, loin d’être naturels, sont construits.


James Baldwin
Baldwin montre que la machine discriminatoire raciste conduit le Noir à intégrer les schémas qui le font vivre et se penser du point de vue du Blanc. S’il en vient à se représenter selon ces schémas, il ne demeure pas moins inconscient des processus qui permettent ses représentations. Le Noir est bien conscient des effets de la discrimination mais pas de ses mécanismes : les Noirs sont « incapables de dire ce qui les oppressait », n’étant pas eux-mêmes conscients du système général de la discrimination. La raison de cette inconscience est double : le système inclut sa propre dissimulation ; l’Ecole, l’Eglise et d’autres institutions reproduisent et perpétuent non seulement les termes et relations de cette domination mais également les conditions de cette ignorance (production de l’échec scolaire, endoctrinement religieux au détriment de la réflexion, etc. : « On n’attendait pas de toi que tu aspires à l’excellence. On attendait de toi que tu pactises avec la médiocrité ») : « Ils restent, en fait, pris au piège d’une histoire qu’ils ne comprennent pas ». Etant rendu incapable de se penser lui-même, le Noir ne possède, pour se penser, que le point de vue du Blanc qui l’amène en dernier ressort à « se mépriser » – et l’enfant noir, souligne l’auteur, baigne dans une culture et une société qui lui apprennent à se mépriser.

A l’intérieur des rapports de la domination raciste, le Blanc est celui qui parle, qui définit, le Noir étant celui qui est défini, qui « est parlé ». Etre Noir ou Blanc détermine une position par rapport au discours et dans le discours. Les Noirs ne sont pas sujets d’énonciation, ils sont les objets d’un discours politique, religieux ou policier, moral, scientifique ou juridique, etc., qui parle d’eux et à leur place. Ils ne sont pas en position de dire Je, de parler en leur nom : le discours parle d’eux, sans eux, et aucune place n’est laissée pour qu’ils y introduisent leur voix. La discrimination, la domination racistes, fonctionnent grâce à une discrimination des positions dans le discours : tous n’ont pas droit à la parole et celle-ci ne porte pas sur tous de la même façon. Si le silence des dominés est une condition et un effet de la domination, un des moyens de lutter consiste à s’emparer de la place du sujet dans le discours – d’où l’importance de l’écriture pour Baldwin. Loin d’en rester à un tableau où être noir serait seulement être victime, Baldwin présente l’identité noire comme une position à partir de laquelle il peut parler et critiquer l’ordre blanc, puisque la perspective que le Noir peut avoir du fait de la place où il est situé lui permet de voir ce que le Blanc ne peut pas voir, d’avoir sur le rapport de domination un point de vue dont le dominant n’est pas capable. Ecrire consiste à prendre la parole, non pour répéter les schémas de la logique raciale et raciste, mais pour parler en son nom, ceci n’étant possible que si la parole est prise – puisqu’elle n’est jamais donnée, seulement possédée ou interdite – et si celui qui parle le fait à partir de sa situation de dominé : écrire pour un Noir est indissociable d’un acte de résistance, de contestation, de destruction et d’invention.

Baldwin met en évidence la façon dont est valorisé le Blanc, contrairement au Noir qui se voit appliquer tous les modèles sociaux négatifs : voleur, bête, pécheur, etc. Existe toute une représentation culturelle, y compris populaire, qui reproduit la stigmatisation et la discrimination : films, livres, médias, stéréotypes, valeurs, etc. De manière générale, le Noir est enfermé dans un univers qui « n’a élaboré aucun terme pour votre existence », qui « ne vous a réservé aucune place » – un univers où le Noir n’existe pas, sinon à partir de ce que les autres veulent dire de son existence. La culture blanche valorisée ne donne aucune représentation positive du Noir, encore moins une représentation renvoyant à sa situation réelle : déjà muet, le Noir est aussi invisible ou, ce qui revient au même, visible uniquement à travers les schémas de la représentation blanche. Et Baldwin souligne comment l’Eglise, par exemple, abonde dans cette invisibilisation du Noir : Dieu est blanc et présenté comme étant du côté des Blancs (les missionnaires en Afrique évangélisant les « sauvages », etc. – version religieuse d’un discours actuel consistant à dire : les colonisateurs ont apporté la civilisation et le progrès dans les colonies…).

On aura compris que ce sur quoi Baldwin insiste est que le Noir est une construction du Blanc (« Les Noirs de ce pays [les USA] – et les Noirs, à parler strictement ou légalement, n’existent dans aucun autre ») ou plutôt qu’il est, comme le Blanc, l’effet d’un système discriminatoire général dans lequel le Blanc nécessite le Noir pour se construire et exister en tant que Blanc. Les différences et identités raciales n’existent pas en elles-mêmes ni indépendamment l’une de l’autre, comme le seraient deux essences distinctes. Noir et Blanc sont des effets, des constructions : les deux n’ont rien de naturel, pas plus que leur différence. Baldwin souligne que si le Noir perdait son identité, celle du Blanc s’effondrerait, s’il n’était plus conforme à la représentation que le Blanc s’en fait, celle du Blanc en serait renversée : « […] dans le monde des Blancs, le Noir a rempli la fonction d’une étoile fixe, d’un pilier immobile. Il abandonne sa place et le ciel et la terre en tremblent jusque dans leurs fondations ». L’identité blanche a besoin de l’identité noire, ce n’est qu’à condition de créer une identité « autre » et de reproduire cette identité, quitte à en renouveler les termes, que le Blanc peut exister et jouir des privilèges de la domination. Celui-ci n’existe qu’en relation avec une figure du Noir dont il se démarque négativement : être Blanc c’est d’abord ne pas être Noir, ne pas correspondre à ce qui définit le Noir (comme être un homme c’est d’abord ne pas être une femme, ou être hétéro c’est d’abord ne pas être homo, etc.), mais dans ce rapport c’est d’abord le Noir qui est défini, c’est de lui dont on parle, dont on s’inquiète, que l’on évalue – le Blanc étant au contraire celui qui parle mais dont on ne parle pas, le terme neutre que l’on n’interroge pas, que l’on n’évalue pas. C’est en se représentant comme ce qui n’est pas Noir – c’est-à-dire comme ce qui n’est pas problématique, ce qui n’est pas « sauvage », ce qui n’est pas un facteur de trouble social, etc. – que le Blanc peut se penser et se valoriser lui-même comme ce qui n’a pas besoin d’être interrogé, ce qui est évident, ce qui est naturel, non problématique, ce qui est bon ou beau, etc. Exactement comme l’hétéro a besoin des homosexuels pour se penser comme normal, évident et ne pas interroger l’ordre politique, social et culturel hétérosexiste dont il profite ; ou comme le Français, actuellement, a besoin des immigrés, des sans-papiers, des Roms, des femmes voilées pour se représenter comme le terme neutre et non problématique qui n’a pas besoin d’être lui-même interrogé et évalué.

Pour Baldwin, écrire c’est résister à la domination blanche, mais c’est aussi, en exhibant la logique et les mécanismes de cette domination, entreprendre sa destruction. Mais cette destruction ne doit pas être comprise comme un simple renversement, une inversion des termes, c’est-à-dire une reproduction sous une autre forme des rapports de domination. De quoi s’agirait-il alors ? De défaire la logique de la domination, défaire ses conditions matérielles, défaire également les schémas et catégories qui sont liés à cette domination, les identités construites qui lui sont nécessaires, pour créer et inventer d’autres possibilités relationnelles, d’autres subjectivités, d’autres façons de penser et de vivre – ce qui serait sans doute aussi, selon Baldwin, le rôle de la littérature.

James Baldwin, La prochaine fois le feu, traduction Michel Sciama, Folio, 144 p., 7 € 50
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MessageSujet: Les enfants palestiniens victimes des violences israéliennes   Sam 1 Sep - 5:24

Les enfants palestiniens victimes des violences israéliennes


RFI
dim., 26 août 2012 05:42 CDT


Des enfants palestiniens jouent sur la plage de Gaza.
Getty Images
Les enfants palestiniens sont régulièrement victimes de violences de la part des soldats israéliens. Le constat n'est pas nouveau mais il est pour la première fois corroboré par le témoignages de militaires israéliens. L'association israélienne Briser le silence sort ce dimanche 26 août 2012 un rapport qui rassemble les récits de plusieurs dizaines de soldats. Tous affirment que même lorsque la situation est calme, les enfants palestiniens sont quotidiennement victimes de ces violences arbitraires. Yehuda Shaul, ancien soldat et membre de l'association Briser le silence, livre son témoignage.
« Ce qui est flagrant, c'est que pour l'armée, pour les soldats sur le terrain, il n'y a aucune différence entre un enfant palestinien et un adulte palestinien. Pour eux, les Palestiniens sont tous les mêmes. Si un enfant de douze ans, ou un jeune de quatorze ans se trouve devant un soldat, son âge n'a pas d'importance. C'est ce qui ressort des témoignages.


« On peut tirer pour tuer sur un jeune palestinien qui lance des cocktails Molotov à deux cents mètres d'une colonie. Même si à cette distance, il ne menace pas la colonie. L'ordre est que si quelqu'un lance un cocktail Molotov on peut le tuer, alors on tire. On arrête des enfants palestiniens, sans se soucier de savoir ce qu'ils ont fait, et on les frappe comme n'importe quel détenu. Parce ce qu'on est habitués à cela. On ne fait plus attention au fait qu'il s'agisse d'un enfant. C'est juste un détenu. C'est ce qui arrive, c'est la routine.

« La première fois qu'on entre dans une maison palestinienne, on voit des enfants pleurer, parce que cela fait peur de voir débarquer dans sa chambre un soldat casqué et armé à trois heures du matin, la première fois, on ressent quelque chose. Mais après cela devient une chose habituelle et on ne ressent plus rien. Parce que c'est la routine. Le quotidien c'est d'arrêter des gens, cela peut être des enfants ou des adultes, et on ne fait plus attention à la différence. Tous les Palestiniens sont dans le même panier ».
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MessageSujet: Babaries occidentales   Dim 23 Sep - 13:27

La longue tradition esclavagiste et génocidaire de l'Europe
23 septembre 2012 Par Jean-Claude POTTIER

L’auteur de «La Férocité blanche» [Albin Michel, 2001], déploie une argumentation originale et pertinente, que Césaire avait bien sentie dans son «Discours sur le colonialisme», le lien entre les politiques d’anéantissement colonial, l’ensauvagement des sociétés européennes et le choc en retour du nazisme sur ces mêmes sociétés.

La longue tradition esclavagiste et génocidaire de l'Europe

Rosa Amelia Plummelle-Uribe

De la barbarie coloniale à la politique nazie d’extermination

Afrikara publie le texte d’une communication de cette militante afrodescentante, présenté le 15 juin à Berlin dans le cadre du Forum de Dialogue organisé par la section européenne de la Fondation AfricAvenir.



Nous sommes réunis ici pour analyser ensemble le lien historique qui, comme un fil conducteur conduit de la barbarie coloniale à la politique nazie d’extermination. Il s’agit d’un effort visant à détecter au moins la plupart des facteurs qui, de manière directe ou indirecte, auraient favorisé le développement politique et l’épanouissement idéologique d’une entreprise de déshumanisation comme la barbarie nazie en Allemagne et au-delà de ses frontières.

Cette contribution est utile à toute démarche qui voudrait mettre fin à toute sorte de discrimination d’où qu’elle vienne ; à commencer par cette discrimination qui consiste à trier parmi les crimes pour ensuite, suivant l’identité des victimes ou parfois l’identité des bourreaux, sélectionner le crime qu’il faut condamner. Cette hiérarchisation des crimes et donc de leur condamnation, demeure un handicap majeur dans la lutte pour la prévention des crimes contre l’humanité dont le crime de génocide.

Esclavage et trafic d’esclaves

Il convient de préciser tout de suite que, les guerres de conquête et les crimes liés à la domination coloniale, ainsi que la réduction d’êtres humains en esclavage, étaient déjà une réalité dans les temps anciens. Par exemple, lorsque la domination des Musulmans arabes s’étend vers l’Europe, le commerce d’êtres humains est une activité millénaire parmi les Européens. Le règne de l’islam en Espagne, de 711 à 1492, a simplement dynamisé la traite d’esclaves intra européenne 1 faisant du continent un important fournisseur d’esclaves, femmes et hommes, expédies vers les pays de l’islam.

Les prisonniers, majoritairement slaves, alimentaient le commerce d’hommes entre Venise et l’empire arabo-musulman du sud de la Méditerranée. C’est ainsi que dans les langues occidentales, le mot « esclave » ou « slave » se substitue au latin «servus» pour désigner les travailleurs privés de liberté. Autrement dit, pendant plusieurs siècles, des Chrétiens européens vendent d’autres Européens à des commerçants Juifs spécialisés dans la fabrication d’eunuques2, lesquels étaient une marchandise très prisée et fort sollicitée dans les pays de l’empire musulman.

Des chercheurs, spécialistes de l’esclavage en Europe au Moyen Âge, ont vu dans le système d’asservissement inauguré en Amérique par la domination coloniale, un lien de continuité avec les institutions esclavagistes de l’Europe. Jacques Heers dit que «C’est le mérite incontestable de Charles Verlinden, sur ce point véritable pionnier, que d’avoir remarqué que la conquête et l’exploitation coloniales des Amériques s’étaient largement inspirées de certaines expériences toutes récentes en Méditerranée et s’inscrivaient en droite ligne dans une continuité ininterrompue de précédentes médiévaux3».

J’ai néanmoins choisi d’aborder cette analyse, à partir de 1492 lors de l’arrivée des Européens dans le continent américain. Et j’ai fait ce choix parce que, malgré ce qui vient d’être dit, la destruction des peuples indigènes d’Amérique, l’instauration de la domination coloniale et le système de déshumanisation des Noirs sur ce continent, n’avaient pas de précédent dans l’histoire. Et surtout, parce que la prolongation de cette expérience pendant plus de trois siècles, a largement conditionné la systématisation théorique des inégalités y compris l’inégalité raciale dont les conséquences restent d’actualité.

Premier génocide des temps modernes

Des historiens du 20ème siècle, travaillant sur la conquête de l’Amérique, sont parvenus à se mettre plus ou moins d’accord pour estimer le nombre d’habitants du continent américain à la veille de l’invasion. Il a donc été retenu qu’à la veille du 1500, environ 80 millions de personnes habitent dans le continent américain. Ces chiffres furent comparés à ceux obtenus cinquante ans plus tard à partir des recensements espagnols4.

Il en ressort que vers 1550, des 80 millions d’Indigènes ne restent que 10 millions. C'est-à-dire, en termes relatifs une destruction de l’ordre de 90% de la population. Une véritable hécatombe car en termes absolus il s’agit d’une diminution de 70 millions d’êtres humains. Et encore, il importe de savoir que ces dernières années, des historiens sud-américains sont parvenus à la conclusion qu’en réalité, à la veille de la conquête il y avait en Amérique plus de 100 millions d’habitants. D’un point de vue européen, ces estimations sont inacceptables, et pour cause ! Si cela était vrai, nous serions devant une diminution de 90 millions d’êtres humains.

Mais, au-delà du nombre d’Indigènes exterminés, le comportement collectivement adopté par les conquérants chrétiens a eu des conséquences qui perdurent. Par exemple, la justification postérieure de ce génocide a conditionné l’évolution culturelle, idéologique et politique de la suprématie blanche à l’égard d’autres peuples non Européens, et finalement à l’intérieur même d’Europe.

La situation d’impunité dont bénéficiaient les conquistadores devait, fatalement, favoriser l’apparition très rapide de pratiques assez inquiétantes. Ainsi, la mauvaise habitude de nourrir les chiens avec des Indigènes et parfois avec des nourrissons arrachés à leur mère et jetés en pâture à des chiens affamés. Ou la tendance à s’amuser en faisant brûler vifs des Indigènes jetés dans des bûcher allumés pour les faire rôtir5. Ce désastre fut la première conséquence directe de ce que les manuels d’histoire continuent à appeler ‘la découverte de l’Amérique’.

La solution africaine

Après avoir vidé le continent américain de sa population, les puissances occidentales naissantes ont fait de l’Afrique noire, une pourvoyeuse d’esclaves pour l’Amérique. Cette entreprise a désagrégé l’économie des pays africains et vidé le continent d’une partie de sa population dans ce qui demeure, la déportation d’êtres humains la plus gigantesque que l’histoire de l’humanité ait connue. Ici, il convient de rappeler la situation des pays africains au moment où ils sont abordés par les Européens.

C’est un fait que, même si le mode de production en Afrique n’était pas fondamentalement esclavagiste, les sociétés y connaissaient certaines formes de servitude. Comme nous l’avons dit, au Moyen âge, l’esclavage ainsi que la vente d’êtres humains, était une pratique très généralisée et l’Afrique n’a pas été une exception. Depuis le 7ème siècle, l’Afrique noire, tout comme l’Europe depuis le 8ème siècle, approvisionne en esclaves les pays de l’empire arabo-musulman.

Il semblerait qu’à l’époque, la dimension et les modalités du trafic d’esclaves n’auraient pas été incompatibles avec la croissance de l’économie dans les pays concernés par ce commerce d’êtres humains. Il est d’ailleurs couramment admis que c’est sous le règne de l’islam en Espagne que l’Europe a commencé à sortir des ténèbres du Moyen âge. Concernant l’Afrique, on notera qu’au 15ème siècle, malgré la ponction faite par la traite négrière arabo-musulmane, les pays de ce continent jouissaient d’un bon niveau de bien être social. Le dépeuplement du continent ainsi que la misère et l’indigence de ses habitants malades et affamés, décrits par les voyageurs qui abordèrent l’Afrique noire au 19ème siècle, contrastent avec les pays densément peuplés, l’économie fleurissante, l’agriculture abondante, l’artisanat diversifié, le commerce intense et surtout, avec le niveau de bien être social décrits par les voyageurs, géographes et navigateurs ayant abordé l’Afrique noire entre le 8ème et le 17ème siècle, et dont nous connaissons maintenant les témoignages grâce aux diverses recherches, entre autres celles de Diop Maes6. Entre le 16ème et le 19ème siècle, les guerres et razzias en chaîne, provoquées par les négriers pour se procurer les captifs, ont conduit à la destruction quasiment irréversible de l’économie, du tissu social et de la démographie des peuples africains. Le cumul des traites, arabe et européenne, au moyen d’armes à feu, le caractère massif, voire industriel, de la traite négrière transatlantique en accroissement constant, a causé en trois siècles, des ravages que le continent n’avait jamais connus jusque là. Ce nouveau désastre fut la deuxième conséquence de la colonisation d’Amérique.

Une entreprise de déshumanisation

Dans le cadre de la domination coloniale sur le continent américain, les survivants indigènes, dépouillés de leurs terres furent refoulés et parqués dans des réserves. Dans le même temps, des millions de femmes, d’enfants et d’hommes Africains arrachés de chez eux et déportés dans l’Amérique, furent systématiquement expulsés hors de l’espèce humaine et réduits à la catégorie de bien meuble ou de sous-homme. L’infériorité raciale des non-Blancs et sa sœur jumelle, la supériorité de la race blanche, furent inscrits dans la loi, consacrées par le christianisme et renforcées dans les faits. Les puissances coloniales, Espagne, Portugal, France, Angleterre, Hollande, légiféraient pour se doter du cadre juridique à l’intérieur duquel la déshumanisation des Noirs devenait légale. En conséquence, chaque métropole avait un arsenal juridique pour réglementer sa politique génocidaire dans l’univers concentrationnaire d’Amérique. A cet égard, la codification la plus achevée aura été le code noir français7. Promulgué en 1685, cette monstruosité juridique est restée en vigueur jusqu’à 1848 lors de la seconde abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Il est significatif que, au moins pendant les 16ème et 17ème siècles, pour autant que nous sachions, il n y eut pas une seule voix autorisée pour dénoncer et condamner l’expulsion légale des Noirs hors de l’espèce humaine. Même au 18ème siècle qui était pourtant le siècle des Lumières, aucun de ces grands philosophes n’a, formellement, exigé des autorités compétentes la suppression immédiate, réelle, sans atermoiements, des lois qui réglaient ces crimes8.

Une idéologie unanimement partagée

On a l’habitude d’ignorer que grâce à la racialisation de l’esclavage dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, la supériorité de la race blanche et l’infériorité des Noirs sont devenues un axiome profondément enraciné dans la culture occidentale. Il faut savoir que cet héritage pernicieux de la domination coloniale européenne, combiné aux effets néfastes de la manie des Lumières de tout ordonner, hiérarchiser, classifier, a stimulé l’émergence d’une culture plus ou moins favorable à l’extermination des groupes considérés inférieurs. Entre le 15ème et le 19ème siècle, toute la production littéraire et scientifique concernant les peuples indigènes d’Amérique, visait à justifier leur extermination passé et à venir. Après trois longs siècles de barbarie coloniale sous contrôle chrétien, un des principes validés par les catholiques espagnols, est la certitude que tuer des Indiens n’est pas un pêché9. Cette conscience fut renforcée par les protestants anglophones, convaincus qu’un bon Indien est un Indien mort. Aussi, toute la littérature concernant la bestialisation des Noir dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, était une véritable propagande en faveur de la traite négrière et de l’esclavage des Noirs présentés comme un progrès de la civilisation. Lorsque finalement eut lieu le démantèlement de l’univers concentrationnaire d’Amérique, le changement provoqué par les abolitions de l’esclavage eut une portée assez limitée. D’abord parce que l’essentiel des structures et des rapports sociaux et économiques mis en place par la barbarie institutionnalisée, sont restés quasiment inchangés. Et aussi, parce que le triomphe de la pensée scientifique sur la foi religieuse a donné à la race des seigneurs et aux valeurs de la civilisation occidentale, une crédibilité dont la religion ne bénéficiait plus auprès des esprits éclairés. Désormais, la colonisation et les actes de barbarie qui lui sont consubstantiels, par exemple l’extermination de groupes considérés inférieurs, se feront ayant comme support un discours scientifique.

Une culture d’extermination

Il serait utile une étude très serrée concernant le rôle des scientifiques occidentaux dans le développement de la culture d’extermination qui a prévalu au 19ème et au début du 20ème siècle dans les pays colonisateurs. Malgré son rapport étroit avec notre analyse, cela n’est pas le sujet central de cette communication. Mais, nous pouvons néanmoins dégager quelques pistes pour ceux qui voudraient reprendre le sujet et se renseigner davantage. Au milieu du 19ème siècle, les Associations scientifiques les plus prestigieuses semblent avoir été la Geographical Society et l’Anthropological Society à Londres et aussi, la Société de Géologie à Paris. Le 19 janvier 1864, eut lieu une table ronde organisée par l’Anthropological Society sur « l’extinction des races inférieures ». Il y fut question du droit des races supérieures à coloniser les espaces territoriaux considérés vitaux pour leurs intérêts. Dans le “journal of the Anthropological Society of London, vol. 165, 1864” fut publié un compte rendu des débats de la Conférence. Il s’agissait de savoir si dans tous les cas de colonisation il serait inévitable l’extinction des races inférieures, ou si jamais il serait possible qu’elles puissent coexister avec la race supérieure sans être éliminées10. A l’époque, l’Angleterre avait déjà commis, outre le génocide des Indigènes en Amérique du Nord, celui des Aborigènes d’Australie dont les Tasmaniens. En France, Albert Sarraut, tenant discours aux élèves de l’Ecole coloniale affirmait : « il serait puéril d’opposer aux entreprises européennes de colonisation un prétendu droit d’occupation […] qui pérenniserait en des mains incapables la vaine possession de richesses sans emploi. »11. De son côté, le sociologue français Georges Vacher de Lapouge, soutenait qu’il n’y avait rien de plus normal que la réduction en esclavage des races inférieures et plaidait pour une seule race supérieure, nivelée par la sélection.

Des scientifiques réticents

On remarquera que la plupart des anthropologues allemands, même convaincus de leur supériorité raciale, ne partagent pas avec leurs collègues britanniques, nord-américains et français, la conviction que les races inférieures doivent nécessairement disparaître au contact de la civilisation. Le professeur Théodore Waitz par exemple, développe entre 1859-1862 un travail pour contester le bien fondé des théories propagées par ses collègues occidentaux, engagés dans la justification scientifique des exterminations commises par leurs pays. Par la suite, son élève George Gerland fait en 1868 une étude sur l’extermination des races inférieures. Il dénonce la violence physique exercée par les colonisateurs comme étant le facteur d’extermination le plus tangible. Et affirme qu’il n’existe aucune loi naturelle qui dit que les peuples primitifs doivent disparaître pour que la civilisation avance. Le plaidoyer de ce scientifique allemand pour le droit à la vie des races dites inférieures est un fait rarissime dans cette période de l’histoire. En 1891 le professeur allemand Friedrich Ratzel publie son livre « Anthropogeographie » et dans le dixième chapitre sous-titré « Le déclin des peuples de cultures inférieures au contact avec la culture », il exprime son hostilité concernant la destruction des peuples indigènes : « C’est devenu une règle déplorable, que des peuples faiblement avancés meurent au contact avec des peuples hautement cultivés. Cela s’applique à la vaste majorité des Australiens, des Polynésiens, des Asiatiques du Nord, des Américains du Nord et des nombreux peuples d’Afrique du Sud et d’Amérique du Sud. (…) Les Indigènes sont tués, chassés, prolétarisés et l’on détruit leur organisation sociale. La caractéristique principale de la politique des Blancs est l’usage de la violence par les forts sur les faibles. Le but est de s’emparer de leurs terres. Ce phénomène a pris sa forme la plus intense en Amérique du Nord. Des Blancs assoiffés de terres s’entassent entre des peuplements indiens faibles et partiellement désintégrés »12. Ce serait le dernier discours dans lequel le professeur Ratzel exprimerait un point de vue aussi peu favorable à l’extinction des peuples inférieurs.

Une évolution malheureuse

Les anciennes puissances négrières réunies à Berlin en 1884-1885, officialisent le dépècement de l’Afrique. L’Allemagne s’assure le contrôle du Sud-Ouest africain (c'est-à-dire la Namibie), de l’Est africain (correspondant aux territoires actuels de la Tanzanie, du Burundi et du Rwanda) et aussi le contrôle sur le Togo et le Cameroun. L’entrée de l’Allemagne dans l’entreprise coloniale marque un hiatus sensible entre le discours des scientifiques allemands avant les années 1890 et celui qu’ils auront après les années 1890 sur le même sujet : l’extermination des races inférieures ou leur asservissement suivant les besoins des conquistadores et le progrès de la civilisation. En effet, en 1897 le professeur Ratzel publie son ouvrage «Géographie politique» dans lequel, l’auteur prend fait et cause pour l’extermination des races inférieures. Il affirme qu’un peuple en développement qui a besoin de plus de terres doit donc en conquérir «lesquelles, par la mort et le déplacement de leurs habitants, sont transformées en terres inhabitées»13. La domination économique combinée à des méthodes racistes, a donné naissance à la suprématie blanche chrétienne. Son idéologie hégémonique règne sans partage sur la planète et connaît toute sa splendeur entre la seconde moitié du 19ème et la première moitié du 20ème siècle. Même dans les anciens pays colonisés, l’extermination des races inférieures tenait lieu de politique officielle.

Une idéologie triomphante

La plupart des pays d’Amérique sont devenus indépendants au 19ème siècle. Les classes dirigeantes de ces pays, se croient blanches parce qu’elles sont issues des aventuriers européens qui souvent violaient les femmes indigènes. Arrivées au pouvoir suite aux guerres d’indépendance, ces élites se sont toujours identifiées à leur ancêtre blanc. De fait, elles adoptèrent les méthodes d’extermination des Indigènes hérités de la colonisation. En avril 1834, les autorités d’Argentine, pays indépendant depuis peu, déclenchent la « Campaña del Desierto » (Campagne du Désert), dont le but est l’extermination des survivants Indigènes qui occupent la pampa. Dirigée par Juan Manuel de Rosas, devenu Président d’Argentine à partir de 1835, cette campagne fut coordonnée avec le gouvernement du Chili. Le premier gouvernement constitutionnel d’Uruguay, dirigé par Fructuoso Rivera, s’est aussi joint à la Campagne qui devait transformer ces terres en espaces inhabités. Malgré la violence extrême de la ‘Campagne’, tous les Indigènes ne sont pas morts, au grand dam du président Rosas pour qui les Indiens se reproduisaient comme des insectes. Pour remédier à cet échec, en 1878, par initiative du Ministre de la Guerre Julio Argentino Roca, le Congrès National argentin vote et approuve la loi « de expansión de las fronteras hasta el Rio Negro » (expansion des frontières). C’est le point de départ de la seconde « Campagne du Désert » qui doit définitivement vider la Pampa de sa population indigène pour faire avancer la civilisation.

Un espace vital avant la lettre

La « Campagne » a lieu au moment où les survivants Indigènes sont traqués partout dans le continent. En Amérique du Nord ils sont massacrés et refoulés afin de libérer un espace devenu vital pour l’installation de familles civilisées, c'est-à-dire blanches. En Argentine, l’objectif avoué de la « Campagne » était le même : Remplacement de la population locale par une population civilisée pouvant garantir l’incorporation effective de la Pampa et la Patagonie à la nation de l’Etat Argentin. Quelques décennies plus tard, Heinrich Himmler défendrait le même principe de remplacement des populations lorsqu’il affirmait : « Le seul moyen de résoudre le problème social, c’est pour un groupe, de tuer les autres et de s’emparer de leur pays »14. Mais, pour le moment, cela se passait en Amérique et au détriment de populations non-Européennes. Le Ministre Roca, qui est à l’origine de la seconde «Campagne du Désert», a même gagné les élections en 1880 et est devenu Président de l’Argentine. Bien sûr, quelques voix se levèrent pour critiquer la barbarie des atrocités commises pendant la Campagne. Mais, dans l’ensemble, l’infériorité des victimes n’était pas contestée et le gouvernement de Julio Roca appelé le conquistador du Désert, est perçu comme le fondateur de l’Argentine moderne. L’histoire de ce pays a retenu surtout, que c’est sous la Présidence de Roca que le pays a avancé vers la séparation de l’église et l’Etat, le mariage civil, le registre civil des naissances et l’éducation laïque. Une des plus grandes villes de la Patagonie porte le nom de Roca. Il n’y a pas longtemps, l’historien Félix Luna affirmait sans rire : « Roca a incarné le progrès, il a intégré l’Argentine dans le monde : je me suis mis à sa place pour comprendre ce qui impliquait d’exterminer quelques centaines d’indiens pour pouvoir gouverner. Il faut considérer le contexte de l’époque où l’on vivait une atmosphère darwiniste qui favorisait la survie du plus fort et la supériorité de la race blanche (…) Avec des erreurs, des abus, avec un coût Roca fit l’Argentine dont nous jouissons aujourd’hui : les parcs, les édifices, le palais des Œuvres Sanitaires, celui des Tribunaux, la Case du Gouvernement »15.

Exterminables parce qu’inférieurs

On remarquera que depuis le premier génocide des temps modernes, commis par les chrétiens en Amérique à partir de 1492, la situation des peuples non Européens en général et des Noirs en particulier se trouve rythmée par les exigences de la suprématie blanche. Dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, le Noir expulsé hors de l’espèce humaine en tant que sous-homme ou bien meuble, ne fut jamais réintégré ou réinstallé dans son humanité. Et les survivants indigènes étaient massivement massacrés pour rendre inhabitées leurs terres. En Afrique le peuple congolais, sous l’administration de ce bourreau que fut le Roi Léopold, est soumis à des formes d’asservissement causant la destruction de la moitié de la population qui est passée de vingt millions à 10 millions d’habitants16. Dans ce même continent, l’Allemagne aussi, comme d’autres avant elle, appliquera les bons principes de la colonisation. Entre 1904 et 1906, soit en l’espace de deux ans, les Allemands exterminèrent les trois quarts du peuple Herero. Sans compter les morts des Nama, Baster, Hottentots, etc17. Dans le cadre de la domination coloniale allemande en Namibie, le professeur Eugen Fischer va étudier en 1908, chez les Baster installés à Rehoboth « le problème de la bâtardisation chez l’être humain ». Les recommandations du chercheur sont sans détour. On lit dans son traité à propos des métis : « Qu’on leur garantisse donc le degré précis de protection qui leur est nécessaire en tant que race inférieure à la nôtre, rien de plus, et uniquement tant qu’ils nous sont utiles –autrement, que joue la libre concurrence, c'est-à-dire, selon moi, qu’ils disparaissent.18 » Ce travail dans lequel le professeur Fischer considérait avoir démontré scientifiquement l’infériorité des Noirs, fit la gloire de son auteur dont le prestige alla au-delà des frontières du pays. Des années plus tard, lorsqu’en 1933 Adolf Hitler arrive au pouvoir en Allemagne, tout naturellement, le professeur Fischer mettra au service de la politique raciale du nouvel Etat le prestige et l’autorité que lui conférait sa condition de scientifique de renommée mondiale. En fait, ce fut le cas de l’establishment scientifique dans l’ensemble19.

Le danger d’être classé inférieur

C’est un fait vérifiable, à la fin du 19ème et pendant les premières décennies du 20ème siècle, l’extermination d’êtres inférieurs ou la programmation de leur disparition, était une réalité qui ne soulevait pas de grandes vagues de solidarité à l’égard des victimes. C’est pourquoi les dirigeants nazis s’appliquèrent à convaincre les Allemands que les Juifs, ainsi que les Slaves et autres groupes, étaient différents et en conséquence étaient inférieurs. C’est dans ce contexte si favorable à l’extermination des inférieurs, que les conseillers scientifiques du plan quadriennal chargé de planifier l’économie de l’Allemagne nazie, poussant la logique de l’anéantissement plus loin que leurs prédécesseurs, et dans une combinaison aussi terrible que sinistre entre les facteurs idéologiques et les motivations utilitaires, ont programmé l’extermination à l’Est, de 30 millions d’êtres humains. Dans leur essai « Les architectes de l’extermination », Susanne Heim et Götz Aly soulignent que les planificateurs de l’économie, choisis non pas en fonction de leur militance politique mais de leur compétence professionnelle, fondaient leur dossier sur des considérations purement économiques et géopolitiques, sans la moindre référence à l’idéologie raciale. Ils rapportent le procès-verbal d’une réunion pendant laquelle, les conseillers économiques ont expliqué en présence de Goebbels leur plan d’approvisionnement alimentaire. Ce dernier nota dans son journal le 2 mai 1941 : «La guerre ne peut se poursuivre que si la Russie fournit des vivres à toutes les forces armées allemandes durant la troisième année de la guerre. Des millions de personnes mourront certainement de faim si les vivres qui nous sont nécessaires sont enlevés au pays20 » En effet, ce plan devait faire mourir environ 30 millions de Slaves dans un premier temps. Mais cela devait assurer l’approvisionnement des vivres pendant une année et en plus, rendre inhabitées des terres où des familles allemandes seraient installées.

Une tradition sinistre

Ainsi, Hermann Göring, dont le père fut le premier gouverneur allemand en Namibie, pouvait dire en 1941 à son compère le ministre italien des Affaires étrangères, le comte Ciano : « Cette année, 20 à 30 millions de personnes mourront de faim en Russie. Peut-être est-ce pour le mieux, puisque certaines nations doivent être décimées21 » Ceux qui, dans une association extrême de l’idéologie raciste et la motivation utilitaire, programmaient l’extermination de 30 millions de Slaves, pouvaient programmer sans état d’âme, l’extermination d’un autre groupe considéré aussi inférieur, dans l’occurrence les Juifs. Ce n’est pas par hasard que le Professeur Wolfang Abel : «Chargé par le haut commandement des forces armées de réaliser des études anthropologiques sur les prisonniers de guerre soviétiques, proposa entre autres options la liquidation du peuple russe22» Le professeur Abel fut l’élève du Professeur Fischer avant de devenir son assistant. Ensemble, ils formèrent les premiers experts scientifiques chargés de sélectionner ceux qui, coupables de ne pas être Aryens devaient être exterminés à Auschwitz ou ailleurs23. Quant aux Soviétiques : « Au 1er février 1942, sur les 3,3 millions de soldats de l’Armée rouge fait prisonniers, 2 millions étaient déjà morts dans les camps allemands et au cours des transports, soit 60%. Si l’on enlève les trois premières semaines de guerre, au cours desquelles les premiers prisonniers purent puiser dans leurs réserves corporelles, ce chiffre correspondait à un taux de mortalité de 10 000 hommes par jour24 »

La tragédie des uns et le profit des autres

La très grande majorité des Allemands, heureuse de se trouver du bon côté, accepta le fait accompli, c'est-à-dire l’exclusion des non-Aryens, et en retira tout le bénéfice possible. Il va sans dire qu’à l’époque, la solidarité à l’égard des groupes considérés inférieurs ne faisait pas vraiment recette dans la culture dominante. Plusieurs siècles de matraquage idéologique pour justifier l’écrasement des peuples colonisés et asservis, n’avaient pas certainement favorisé l’humanité de ceux qui en profitaient25. Comme le dit si bien Aly : « Le gouvernement nazi suscita le rêve d’une voiture populaire, introduisit le concept de vacances pratiquement inconnu jusqu’alors, doubla le nombre des jours fériés et se mit à développer le tourisme de masse dont nous sommes aujourd’hui familiers. (…) Ainsi, l’exonération fiscale des primes pour le travail de nuit, les dimanches et les jours fériés accordés après la victoire sur la France, et considérée, jusqu’à sa remise en cause récente comme un acquis social. (…)Hitler a épargné les Aryens moyens aux dépens du minimum vital d’autres catégories26.» L’argent spolié aux Juifs d’Europe et aux pays sous occupation allemande a bien servi au gouvernement nazi pour financer sa politique sociale visant à favoriser le niveau de vie de la population aryenne. On comprend qu’après la guerre, tant d’Allemands pouvaient admettre en privé, avoir vécu la période la plus prospère de leur vie sous le gouvernement nazi y compris pendant la guerre…

Conclusion

La domination coloniale sur d’autres peuples a toujours fourni les conditions indispensables pour la mise en place de systèmes d’asservissement et déshumanisation froidement réglés. Ce fut le cas dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, où les puissances coloniales ont inventé un système juridique à l’intérieur duquel, la bestialisation des Noirs parce que Noirs, se faisait en toute légalité. Au 19ème siècle, la colonisation britannique en Australie a renoué avec le génocide commis en Amérique du Nord. En Afrique, les peuples congolais ont souffert leur Adolf Hitler incarné par le Roi des Belges qui non satisfait de faire mourir la moitié des populations, faisait couper la main à ceux qui chercheraient à fuir les travaux forcés27. En Namibie, l’Allemagne coloniale a commis son premier génocide et, je peux continuer mais je peux aussi m’arrêter. Il y a assez pour comprendre que l’entreprise nazie de déshumanisation, s’inscrit dans une continuité, jalonnée sans interruption par la barbarie coloniale. A la fin de la guerre, les puissances coloniales, victorieuses, ont décrété que le nazisme était incompréhensible et effroyable parce que derrière ses atrocités il n’y avait aucune rationalité économique. La motivation utilitaire ayant toujours servi à cautionner les entreprises de déshumanisation menées contre d’autres peuples non-Européens, il fallait absolument que l’entreprise nazie de déshumanisation soit dépourvue de toute motivation utilitaire. De là, cette approche réductionniste qui a historiquement isolé le nazisme, et focalisé l’attention sur les atrocités commises par les nazis, en faisant abstraction des facteurs sans lesquels, chacun devrait le savoir, ce désastre effrayant n’aurait jamais atteint la disproportion que nous savons.

1 A ce sujet, voir Charles Verlinden, L’esclavage dans l’Europe médiévale, Tome 1 Péninsule Ibérique, France 1955 ; Tome 2 Italie Colonies italiennes du Levant latin Empire Byzantin, 1977. 2 Verlinden, L’esclavage dans l’Europe médiévale, Tome 2, notamment dans le chapitre II La traite vénitienne et la traite juive, p. 115 et suivantes, et aussi dans le chapitre III La traite des eunuques, p. 981 et suivantes. Ce livre, devenu introuvable en librairie, peut être consulté à la bibliothèque du Centre Pompidou et aussi à celle de la Sorbonne. 3 Jacques Heers, Esclaves et domestiques au Moyen Âge dans le monde méditerranéen, Paris, 1981, p. 12. 4 A ce sujet, voir Tzvetan Todorov, La conqête de l’Amérique. La question de l’autre, Paris, 1982. 5 Voir Bartolomé de Las Casas, Brevísima relación de la destrucción de las Indias, Buenos Aires, 1966 et aussi Historia de las Indias, México, Fondo de Cultura Económica, 1951. 6 Le lecteur consultera profitablement l’œuvre pionnière de Louise Marie Diop Maes, Afrique Noire Démographie Sol et Histoire, Paris, 1996. 7 Louis Sala-Molins, Le code noir ou le calvaire de Canaan, Paris, 1987. 8 Louis Sala-Molins, Les Misères des Lumières. Sous la Raison, l’outrage, Paris, 1992 9 En 1972, en Colombie, un groupe de paysans analphabètes a dû répondre devant le tribunal pour le massacre, avec préméditation, de dix huit Indigènes hommes, femmes et enfants confondus. Les accusés ont été acquittés par un jury populaire car ils ne savaient pas que tuer des Indiens était un pêché et encore moins un délit. Voir à ce sujet Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche Des non-Blancs aux non-Aryens Génocides occultés de 1492 à nos jours, Paris, 2001. 10 Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes. L’odysée d’un homme au cœur de la nuit et les origines du génocide européen, Paris, 1999. 11 Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, 1955. 12 Lindqvist, op. cit., p. 189-190. 13 Ibid, p. 192. 14 Götz Aly et Susanne Heim, Les architectes de l’extermination Auschwitz et la logique de l’anéantissement, Paris, 2006, p. 25-26 15 Consulter Diana Lenton, La cuestion de los Indios y el ge,ocidio en los tiempos de Roca : sus repercusiones en la prensa y la politica, SAAP- Sociedad Argentina de Análisis Politico www.saap.org.ar/esp/page Voir aussi Osvaldo Bayer, le journal argentin Página/12, Sábado, 22 de octubre 2005. 16 Adam Hochschild, Les fantômes du roi Léopold II. Un holocauste oublié, Paris, 1998. 17 Ingol Diener, Apartheid ! La cassure, Paris, 1986. 18 Benno Muller-Hill, Science nazie, science de mort, Paris, 1989, p. 194. 19 Consulter Muller-Hill 20 Aly et Heim, op. cit., p. 271-272. 21 Ibid, p. 267. 22 Ibid, p. 289. 23 Muller-Hill, op. cit. 24 Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, 2005, p. 172. 25 Voir Plumelle-Uribe, op. cit. 26 Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, p. 9, 28. 27 Hochschild, op. cit.

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