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 L'abbé Bée : un VRAI témoin du Nazaréen

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MessageSujet: L'abbé Bée : un VRAI témoin du Nazaréen   Dim 13 Mai - 15:04

Le curé rouge qui a bouleversé la vie des enfants de bourgeois
Qui ne se souvient du héros D’autres vies que la mienne, le livre à succès d’Emmanuel Carrère ? Ce juge lyonnais en lutte contre les sociétés de crédit renouvelable qui, à force de ténacité, obtient qu’évolue la loi au profit des surendettés. Il se nomme Etienne Rigal et à la page 114 de ce roman que nourrit le réel, Emmanuel Carrère écrit de lui qu’il « se rappelle avec amitié l’aumônerie qu’il fréquentait à Sceaux, où un prêtre dont il respectait l’intelligence, un éveilleur lui aussi, leur faisait lire Dom Helder Camara et les théologiens de la libération ». « Il pense que ce n’est pas tout à fait un hasard si trois des ses camarades d’aumônerie sont devenus comme lui magistrats, parmi les plus brillants mais aussi les plus marqués à gauche de leur génération ».

Ce prêtre auquel Etienne Rigal prête une si forte influence, c’est le père Jean-Claude Bée. « L’abbé Bée », comme le surnommaient affectueusement les jeunes. Un curé de 69 ans, à quelques années de la retraite, que nulle notoriété n’a pour l’instant rattrapé. Le discret prêtre référent de la paroisse Saint-Bathilde de Châtenay-Malabry. Pour ses quarante années de sacerdoce, l’an passé, 150 jeunes passés dans les années 1970 par son aumônerie lui ont organisé une impressionnante démonstration de gratitude. Fête géante. Et beau livre dans lequel ils témoignent : ce prêtre, cette aumônerie, les ont aidés à grandir, à se forger un esprit critique, une vraie confiance en eux-mêmes, en l’autre, en l’avenir. Une envie de donner sens à leur vie.


Le père Jean-Claude Bée. © Fabrice Gaboriau
Cette « période incontestablement marquante de mon existence », nous résume Etienne Rigal, qui a fréquenté l’aumônerie de la classe de quatrième jusqu’à l’entrée à l’Ecole nationale de la magistrature, « m’a poussé à choisir ma profession en fonction d’une volonté de transformation sociale ». Ils ont été des dizaines de jeunes gens à suivre la même route, renonçant parfois à des carrières prestigieuses et hautement rémunératrices pour des métiers qui valaient engagement. D’abord objecteurs de conscience, en masse. Puis responsables d’ONG. Travailleurs sociaux. Médecins de santé publique. Magistrats engagés à gauche syndicalement. Enseignants en milieu difficile. Chefs d’entreprise à gestion humaine… Certains, quoique brillants, ont renoncé à des études longues pour se mettre plus rapidement au service de la collectivité.


Jean-Marie Fardeau, directeur France de Human rights watch. © Fabrice Gaboriau
De 1972 à 1983, à l’aumônerie du père Bée, on pouvait ainsi croiser Jean-Marie Fardeau, devenu directeur France de Human rights watch, organisation internationale de défense des droits humains, après être passé par la Cimade, le CCFD, et avoir créé la future Oxfam-France. Ou Didier Maille, responsable du service social et juridique du Comede, Centre de santé pour les demandeurs d’asile. Malgré un DUT d’électrotechnique, il choisit l’école d’assistant social, exerce comme éducateur de rue durant dix ans, avant d’être recruté par le directeur du Comede : Arnaud Veisse, médecin, un ex de l’aûmonerie lui-aussi…


Mare Seye, professeur d'aïkido. © Fabrice Gaboriau
Il y avait Patrick Lamour, devenu médecin hospitalier à Nantes, oeuvrant dans l’éducation à la santé. Jean Minier, directeur technique national de la Fédération française handisport. Bruno Patino, le directeur de France 5, qui a commencé sa vie professionnelle à l’Onu à New-York, puis au Pnud au Chili, avant d’y devenir correspondant pour Le Monde. Et encore le magistrat Antoine Garapon, secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice, dont l’ambition de « transformer le monde » a fait de lui un jeune juge des enfants à Valenciennes puis Créteil. Ou Mare Seye, passé de la comptabilité à l’enseignement de l’aïkido. « Me transformer dans mes relations aux autres, c’était aussi une façon de changer le monde »… Et tant d’autres qui, de la sixième à la terminale, à la sortie des cours, ont refait le monde, allongés sur des coussins, dans cette aumônerie aux allures de maison des jeunes.

Qui est donc ce prêtre dont des dizaines d’adultes disent aujourd’hui qu’il a influencé leur vie ? Nous le retrouvons à Châtenay, dans un presbytère à décoration vieillotte qui jouxte l’église Sainte-Bathilde. Une rondeur, dans le physique et la parole, un rire facile qui découvre des dents du bonheur… L’homme est immédiatement accessible, bienveillant. « Ma passion, c’est les gens ! Vous avez compris que ce n’était pas l’argent ? », glisse-t-il, avec humour, avant de nous raconter ses années d’aumônerie scéenne. Tout commence… avant la première guerre mondiale.


« Ma passion, c’est les gens ! Vous avez compris que ce n’était pas l’argent ? » Le père Jean-Claude Bée dans le presbytère de l’église Sainte-Bathilde. © Fabrice Gaboriau
« Ma grand-mère, enfant, venait passer à Sceaux des dimanches à la campagne… » En 1926, sa famille y fait construire une maison de briques. Côté paternel, le grand-père Louis siège au conseil municipal de la libération. Jean-Claude Bée, lui, y arrive à dix ans avec ses parents. Mauvais élève, il est sauvé par un grand-père qui lui fait découvrir la menuiserie. Enfin doué ! CAP, Bep, BTS fabrication mécanique. C’est là qu’il devient chrétien, en fréquentant l’aumônerie du lycée technique de Cachan. «Voilà pourquoi je tiens aux aumôneries ! On prend conscience de soi-même et de sa place vis-à-vis des autres, on comprend qu’on peut faire quelque chose de sa vie ».

En 1966, il entre au séminaire d’Issy-les-Moulineaux. En 1968, il y prend le pouvoir. «J’étais tout à fait gauchiste », résume-t-il, débonnaire. Du 13 mai au 30 juin, avec d’autres séminaristes, il évince le supérieur, mène la grève, organise des débats auxquels sont conviés les journalistes… En 1968, finalement ordonné prêtre, Jean-Claude Bée suggère à l’évêque de le nommer à Sceaux où il connait beaucoup de jeunes. Peu rancunier, ce dernier accède à sa demande. A peine vicaire (adjoint du curé), le père Bée monte le groupe des jeunes de la paroisse. En 1973, il parvient à mettre la main (au 3, rue des écoles) sur une maison paroissiale qu’il transforme en aumônerie, ou plutôt en CERF, Centre d’échanges et de rencontres autour de la foi. Une association qu’il anime à plein temps, en toute indépendance vis-à-vis de la paroisse. Fréquentée par 450 collégiens et lycéens répartis en petites équipes de 8-9 guidées par un animateur, parent ou jeune à peine plus âgé que ceux qu'il anime.

Le lieu est ouvert à tous, sans restrictions. « La figure de Jésus-Christ était présentée mais chacun était libre de situer par rapport à elle, précise Jean-Claude Bée. Même parmi les animateurs, certains étaient « en recherche », mais cela n’empêchait pas qu’ils soient bons. Le critère de recrutement, c’était aimer les jeunes, vouloir leur apporter quelque chose ». Le curé, lui, veut d’abord apprendre à connaître ces adolescents, ce qu’ils vivent, ce qui compte pour eux. « Les écouter, juste les écouter». Il y consacre un temps fou, recevant certains jours en « accompagnement individuel » cinq ou six ados d’affilée pour une heure d’entretien chacun.


Jean-Marie Fardeau et Mare Seye racontent leurs souvenirs de l'aumônerie de Sceaux. © Fabrice Gaboriau
Ils ne sont pas à confesse. Ils lui confient simplement leurs questionnements. En retour, le curé les conseille, les convainc de leurs capacités. « Il nous interrogeait sur ce qu’on était, il nous révélait à nous-mêmes », se souvient Mare Seye. Jean-Marie Fardeau n’y allait pas « en sifflotant » : « On se préparait, il allait nous cuisiner sur ce qu’on vivait, nos attentes, des questions compliquées auxquelles, ado, on n’avait pas forcément envie de répondre. Mais cet homme d’une densité humaine exceptionnelle nous écoutait avec attention, savait poser les bonnes questions. Il prenait le temps». A Bruno Patino, il fait lire dès ses 13 ans et demi le jésuite et philosophe Paul Valadier, puis Marx, Nietzsche, Freud... « Il me disait : tu lis et on en parle… » Le responsable du numérique à France Télévision dit l’avoir « vénéré ». « Plus qu’un prêtre, c’est un humaniste. Le fils de l’église et de la Révolution française. Un vrai charisme ! Pour moi il a compté comme un père, pas de substitution, un second père. Il a été une personne fondamentale dans ma vie, qui m’a formé intellectuellement ».

Le 3, rue des écoles, de 1972 à 1983, est un drôle d’endroit de liberté détaché de l’institution ecclésiastique où, dans une ambiance très « Péril jeune » du cinéaste Cédric Klapisch (la comparaison est d’Etienne Rigal) des adolescents, toujours fourrés ensemble, discutent de tout sans se sentir jugés, s’interrogeant sans fin sur ce que sera leur vie. Où l’on est sûr, comme au café le plus proche du lycée, de retrouver à tout moment des copains. Où l’on vient jouer au foot et faire de la musique. Lire l’Evangile et le contester. Entendre les filles dire « Vous êtes tous des phallocrates ! ». S’engueuler parfois très fort. Tomber amoureux pour la première fois – bien des mariages suivront. C’était un « lieu d’affection », pour Etienne Rigal. Qui l’appelait « le 3, rue des bisous ».


L'entrée de l'aumônerie de Sceaux, rue des Ecoles. © Elodie Ratsimbazafy
Antoine Garapon évoque avec une certaine nostalgie ce « moment sociologique ». Epoque bénie ! « Une ambiance de la jeunesse de 1968, une émancipation générale des mœurs et une émancipation intellectuelle. On est juste après Vatican II, l’église joue un rôle social vis-à-vis de la jeunesse. Le père Bée, à la fois exigeant, authentique et très proche de nous, dont il n’est que de quelques années l’aîné, incarne le catholicisme social, une attention au monde. Ce n’est pas un homme de cour, d’église, il était loin du catholicisme identitaire, dogmatique et liturgique d’aujourd’hui ! » Dans une ambiance bon enfant, on cherche comment transformer la société qui doit être plus juste, qui peut l’être, on y croit dur comme fer. Pas par le politique. On l'en juge bien incapable.

« Pas par les Brigades rouges ou le PC, poursuit le magistrat. Par la foi, l’action militante, le développement, la solidarité. L’époque est contestataire, insouciante, avec une dimension collective. Le père Bée, c’est un peu notre prêtre rouge. Mais prônant une émancipation intérieure davantage que politique. L’introspection, l’exigence vis-à-vis de soi-même ».

Dans cette espèce de foyer baba cool post-soixante-huitard à l’ambiance gauchiste, tiers-mondiste (description de Bruno Patino), les collégiens, lycéens, étudiants de Sceaux pratiquent l’échange verbal, apprennent que leur opinion compte, et qu’il est intéressant d’écouter celle des autres. « Que débattre c’est fructueux. Que la vie de chaque être humain, c’est quelque chose. Que la vie ensemble, c’est heureux », énumère aujourd’hui le père Bée. Bref, comme témoignent tous ces ex-jeunes qu’il a aidés à devenir adultes, l’essentiel pour ce prêtre n’est pas le religieux. C’est faire en sorte que ces adolescents s’apprécient eux-mêmes, fassent fonctionner leur cerveau. Vivent bien leur adolescence. S’aiment entre eux. Ce qui, au final, reflète bien un peu l’amour de Dieu…

Les plus âgés encadrent des ados à peine plus jeunes qu’eux. Prise de responsabilités et mise en confiance, espère Jean-Claude Bée. Chaque année, ils écrivent et lisent une profession de foi censée revivifier leur engagement chrétien. Les célébrations, avec batterie, guitares électriques et chants à n’en plus finir, sont préparées méticuleusement. Certaines deviennent même des 45 tours. Mais ce qui marque le plus, ce sont les camps. En hiver, au printemps, en été. Un lieu est choisi, les jeunes y restent tant qu’ils le veulent. Une année, ils montent une troupe de théâtre itinérante. La suivante, ils restaurent une église, accompagnent des handicapés, découvrent la contemplation et l’œcuménisme à Taizé… Des liens d’amitié profonds se tissent dans ces aventures collectives, ces longs moments de vie en commun. Didier Maille les a vécus « comme une métaphore de ce que pouvaient, devaient être les rapports entre les hommes ». Donc comme « une incitation à l’engagement ».


Le livre réalisé pour les quarante années de sacerdoce du père Bée. © Fabrice Gaboriau
Engagement qui tient à une conjonction particulière. Une période, un vivier de jeunes, une personnalité charismatique de l’église qui fait ciment. « Il y avait une espèce de creuset, un groupe de gens avec les mêmes aspirations, ayant à sa tête des adultes avec ces aspirations. On venait presque tous de milieux privilégiés, rappelle Etienne Rigal. De la bourgeoisie, pas celle d’argent, comme aujourd’hui à Sceaux. De la bourgeoisie intellectuelle, avec des parents professeurs d’université, médecins, souvent de gauche, chez qui l’idée d’engagement était déjà présente ». Lorsqu’en 1983, le père Bée doit quitter Sceaux pour une autre aumônerie, à Rueil-Malmaison, certaines de ces ouailles vivent en communauté étudiante. Une caisse commune «économie solidaire » a été créée, mise d’argent en commun pour ceux qui en auraient besoin. Elle existe toujours. De même que perdure, trente années plus tard, un réseau amical d’une étonnante solidité. Mieux que celui des grandes écoles !

En revanche, il ne reste de cette époque que bien peu de croyants, encore moins de pratiquants. « L’aumônerie nous a montré une façon de pratiquer tellement marginale qu’elle nous a éloignés de l’église actuelle dans laquelle nous n’avons jamais retrouvé la même liberté, déplore Jean Minier. Elle nous a rendus les rites catholiques très pesants, très difficiles à supporter ». A l’heure du bilan, Jean-Claude Bée fait preuve de réalisme. « Est-ce que grâce à l’aumônerie j’ai rempli les églises ? Non. Jésus soignait, guérissait, remettait debout, il ne se préoccupait pas de remplir les temples ou synagogues. Je pense avoir réussi une chose : faire en sorte que le don de la vie passe, que les gens soient heureux. » Dans le livre qu’ils lui ont offert, beaucoup de ces jeunes devenus parents expriment un regret. Ne pas avoir trouvé pour leurs propres enfants un lieu de fraternité comme l’aumônerie.





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